Martine Camacho

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Les Afriques cobayes

Sociologue de formation, Martine Camacho, après une douzaine d'années dans l'enseignement supérieur en Afrique est revenue au journalisme, une passion d'adolescence puis, en 1988, est tombée dans le chaudron du Système des Nations Unies au service de la Communication pour la Santé. Plus de 20 ans d'engagement sincère et enthousiaste à lutter sur des projets en faveur de la planification familiale, de la réduction de la malnutrition, de la prévention du VIH/SIDA. Plus de 20 ans à côtoyer, de l'intérieur, les logiques des "développeurs patentés" des Nations Unies, de la Banque Mondiale et de l'Union Européenne. Une expérience passionnante et éprouvante à la fois, riche de frustrations et de révolte contre des systèmes d'aide au développement qui entendent imposer des modèles inappropriés. Des organisations bi ou multi -latérales qui collectionnent les incohérences, les pesanteurs, les contradictions et pour lesquelles la propre reproduction du système l'emporte sur l'objectif d'un développement durable et choisi. L'auteure dans un style vivant et humoristique démonte les logiques de développement du sous-développement qui sont en fait à l'oeuvre en Afrique mais conserve son optimiste sur la capacité du continent à résister aux expériences socio-économiques des apprentis sorciers du développement. L'Afrique, comme l'Asie, constitue le continent montant de demain pour peu qu'on lui laisse le temps et le choix de mûrir ses propres modèles de société.

388 pages  -  ISBN : 9782342012521  -  Essai > Commander le livre
La presse en parle

Programmé pour tomber

La chute du vol d’Ethiopian Airline et la perte de 157 vies humaines devraient provoquer en nous après un empilement de plusieurs années d’absurdités et des dizaines d’autres alertes du même genre, une indignation non seulement absolue mais un véritable réflexe de survie de l’espèce humaine. En tout cas pour moi personnellement cette affreuse histoire joue le rôle de déclic ultime, de goutte d’eau qui fait déborder mon dégoût de la société mondialisée et informatisée dans laquelle nous évoluons désormais et à coté de laquelle les pires prédictions catastrophistes d’un Georges Orwell dans son ouvrage 1984, ne sont que pauvres galéjades. L’on me dira que ce n’est pas la première catastrophe aérienne, on ajoutera même cyniquement qu’il y a quelques trois mois un autre avion du même type a connu le même sort funeste. Ce qui rend fou c’est que depuis trois jours on nous explique froidement que c’est sans doute le logiciel de certaines commandes de l’avion qui est cause. Des spécialistes en accidentologie aérienne viennent évoquer le fait que cet avion de dernière génération est doté d’un système qui peut le faire plonger en piqué comme un rapace et que les pilotes n’ont sans doute pas été formés à reprendre la main dans ce cas. Autrement dit ces malheureux pilotes ne disposent plus de leur libre arbitre pour prendre des décisions qui s’imposent en cas de problème et pour tout simplement piloter. Ce qui est après tout leur boulot. Ainsi c’est le logiciel qui décide de la vie de centaines de passagers et celui qui normalement à la responsabilité technique et morale de préserver leur vie et de les amener à bon port n’a pas le dernier mot sur la machine. Pourquoi une telle excitation de ma part par rapport à cet événement ? Tout simplement parce qu’il me parait caractéristique et pour tout dire emblématique de la folie de monde que nous avons laissé construire par tout ceux qui nous vendent les avancées technologiques comme le Progrès au grand P, comme l’inéluctable supériorité de la science, des algorithmes, des systèmes informatiques, des réseaux interconnectés et j’en passe. Si seuls les compagnies aériennes vivaient ce genre de cauchemars je ne prendrais pas la peine de m’énerver mais si l’on veut bien regarder un tant soit peu objectivement ce qui se passe dans tous les secteurs de la vie socio-économique et culturelle on peut observer la même dérive ultime. Quand le système informatique d’une banque est en panne, finis les opérations de retrait ou de versement. Quand un système international de transfert d’argent bug, terminés les envois ou les réceptions de fonds. Lorsque la « solution » vendue par une foule de « start up » pour manager les ressources humaines ou l’approvisionnement ou la production ou les salaires bégaie, finie l’activité, on n’a plus qu’à se croiser les bras en attendant que les petits génies développeurs de ces logiciels trouvent le pourquoi de la faille et réparent. Et là encore impossible, en attendant et dans l’urgence pour éviter les conséquences fâcheuses du blocage, d’en revenir à la bonne vieille méthode antérieure. Impossible de prendre son stylo pour refaire une fiche de paie ou remplir un bordereau de livraison puisque toutes les données dorment dans le ventre désormais inaccessible de l’ordinateur ou dans ces « clouds » ou nuages de datas flottant avec un contrôle souvent défaillant dans la stratosphère numérique.
L’Homme là-dedans n’est plus que le serveur de ces systèmes informatisés, interconnectés, de ces logiciels supposés faire tout mieux et plus vite que lui. Je sais que je vais être traitée de vieille radoteuse passéiste et hostile au progrès mais comment peut –on être à ce point aveugle et plein d’admiration pour ces magnifiques changements que la robotisation, l’informatisation, la dématérialisation ont pu introduire dans nos vie ? Désormais les chirurgiens opèrent avec des robots, des bras articulés, assistés par des logiciels de plus en plus pointus. Ces chirurgiens ne sont rien d’autres maintenant que les serveurs d’une technologie qui échappe de plus en plus au contrôle humain. Pourtant on a eu des cas d’interventions lors desquelles on se trompe sur le membre à opérer. Dans tous les domaines cette constatation d’une déresponsabilisation systématique de l’Homme au profit du robot et de ses logiciels est valable et la principale question à se poser est que se passe-t-il dans les cas de figure suivants : lorsque faute d’énergie le système se met en panne, lorsque le logiciel a été initialement mal pensé, lorsque le système est piraté par des forces malveillantes et surtout, comme pour l’avion d’Ethiopian Arlines, lorsqu’aucune échappatoire ou porte de sortie n’a été ménagée pour que l’Homme ait le dernier mot et puisse reprendre la main en cas de pépin ?
Comment l’Homme et son intelligence ont-ils pu accepter de se laisser ainsi déposséder de ce qui fait sa supériorité à savoir la capacité d’analyser certaines données et de prendre en quelques secondes la bonne décision sur la base d’une expérience acquise par de longues années de pratiques ? Quelle confiance aveugle, imbécile et surréaliste a-t-on réussi à nous faire accepter dans les ordinateurs, les systèmes informatiques, les logiciels ? Au point de penser qu’ils sont infaillibles puisque dépourvus d’émotions et donc de subjectivité. Le point de non retour est depuis longtemps dépassé mais cet état de fait d’une suprématie absolue de l’informatique et de ceux qui théorisent, conçoivent les systèmes de programmation et d’exploitation ne parait être réellement contesté que par une poignée de nostalgiques baba cools jugés attardés. Et lorsque le pire et l’inévitable se produit comme cet avion programmé, sous certaines conditions, pour piquer du nez lors de la phase de décollage, les concepteurs, les producteurs, les exploitants de cet appareil viennent nous dire sans aucune honte que la faute revient sans doute à l’Homme, au pilote, qui n’a pas su reprendre à temps le pouvoir sur la machine. Double immense « bull shit » : celle de cet abus d’informatisation et celle d’une logique de profit qui fait que l’on a « oublié » de bien former les pilotes à réagir face à une faille programmée et connue. L’Homme a abdiqué devant les prouesses et la supposée fiabilité supérieure de l’intelligence artificielle et il est coupable de ne pas savoir quoi faire lorsque celle-ci n’est pas à la hauteur !
La gravité de notre cécité en la matière et notre complicité sont telles que dernièrement lors d’une émission de radios j’entendais un intervenant s’insurger contre l’opinion d’un adversaire en lui conseillant de changer son « logiciel de pensée ». Voila qui en dit long sur l’absurdité du monde dans lequel nous évoluons maintenant et notre capacité à être des êtres libres et pensants. Même notre cervelle doit aujourd’hui fonctionner comme un logiciel ! Le logiciel qui permet de faire toujours plus de profit d’un bout de la planète à l’autre. Le logiciel qui formate des millions de moutons de Panurge pour consommer et se taire.
Posté le 13/03/2019 00:18:04 Réaagissez à cet article
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